29/06/2015

Mathieu Buttafoco, un homme dans le siècle des Révolutions, par Ange Rovere

Bastia : "Mathieu Buttafoco, un homme dans le siècle des Révolutions", par Ange Rovere

 

Rédigé par Odile de Petriconi le Dimanche 28 Juin 2015 à 23:21 | Modifié le Lundi 29 Juin 2015 - 01:39

 

 
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Dernièrement Ange Rovere était invité par le centre culturel Una Volta et la librairie Les Deux Mondes. Reçu par Pierre Negrel (libraire) l'historien est venu présenter son dernier ouvrage "Mathieu Buttafoco (1731-1806) - Un homme dans le siècle des Révolutions, éditions Alain Piazzola.

 

Bastia : "Mathieu Buttafoco, un homme dans le siècle des Révolutions", par Ange Rovere
Ange Rovere est indiscutablement une figure très connue de la population bastiaise. Il est agrégé d'histoire, Professeur honoraire au Lycée Giocante de Casabianca, membre de plusieurs sociétés savantes et éditeur de 1982 à 2011 de la revue Etudes Corses.
Il a entre autres publié Peuple Corse, Révolutions Nation Française (en collaboration avec A. Casanova), La Révolution Française en Corse (en collaboration avec A. Casanova), La Corse et la république 1880-2003 (en collaboration avec Jean-Paul Pellegrinetti).

Ici, dans un livre très dense de plus de 200 pages, Ange Rovere nous expose la biographie de Mathieu Buttafoco. Tout d'abord il est bon de souligner que ce genre littéraire a été pendant fort longtemps déconsidéré. Mais, la biographie a retrouvé ses lettres de noblesse depuis 20 ans.
On peut dire que Mathieu Buttafoco n'est pas un archétype mais sa biographie permet de cerner un milieu, une époque. Car au travers de ce livre on retrouve des éléments de la vie sociale et politique en Corse ainsi que les rapports de l'île de Corse avec et dans la France.
Mathieu Buttafoco est né en Casinca, en 1731, dans une famille de hobereaux.
En 1740-1741, Antoine Buttafoco intègre le régiment Royal Corse, et le jeune Mathieu y entre aussi par l'intermédiaire de son père (Antoine). La création du Royal Corse a été capital, car à partir de là s'est créé le tropisme français. Ce régiment a formé des élites. Il n'y a pas d'incompatibilité à être Paoliste (c'est à dire anti-gênois, donc patriote) et à faire partie de l'armée française.
Mathieu Buttafoco est un fin lettré qui n'a pas seulement lu les classiques (tel Platon) mais s'est nourri aussi des écrits de Machiavel, Bossuet, Montesquieu (L'esprit des lois) et aussi Rousseau (Le contrat social). Avec le philosophe genevois des "Lumières"  il entretiendra d'ailleurs une longue correspondance. Alors que Pascale Paoli a une culture acquise dans l'armée napolitaine, Mathieu Buttafoco est beaucoup plus instruit, d'une culture plus large et plus riche. Les deux hommes seront très proches pourtant, et en 1764, à l'apogée de l'état paolien Mathieu Buttafoco sera convié aux discussions. Pascale Paoli veut aller plus loin dans ses réformes, il convoque une consulte car il lui faut trouver un nouveau système de gouvernement. Le plus apte à ses yeux, pour organiser cette réforme, est Mathieu Buttafoco à qui il demande de lui rédiger un projet de constitution. Ce qui sera fait le 12 février 1764, c'est le "Mémoire de Vescovato". En mai 1764, ce texte est présenté à la consulte. Buttafoco y propose une architecture, avec un chef nommé à vie qui a droit de véto, une république aristocratique avec des corps intermédiaires. Mathieu Buttafoco s'est fortement inspiré du Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau, mais en sélectionnant tous les passages qui l'intéresse en faveur de l'aristocratie.
De 1764 à 1768 il est à la fois proche du Général Paoli et de Choiseul, faisant la navette entre la Corse et Paris. Choiseul trompe tout le monde et vise l'annexion de la Corse. Mathieu Buttafoco sera jusqu'au bout le porte-parole fidèle de Pascale Paoli.
Cependant, après le traité de Versailles du 15 mai 1768, Mathieu Buttafoco bascule définitivement du côté de la France. Sans doute parce qu'il possède une double culture corse et française, et aussi parce qu'il a peur peur de la guerre et aussi de la guerre civile. Son intérêt est peut-être aussi entré en ligne de compte. Il enverra une longue missive à Rivarola pour justifier sa position.
En 1772, Mathieu Buttafoco prend la tête d'un nouveau régiment "Le Régiment Provincial de Corse", ou "Régiment Buttafoco" qui matera la révolte du Niolo (les 9 pendus du Niolo).
Les régimes se succèdent durant la vie de Mathieu Buttafoco, qui s'enrichit et s'élève dans la société.
Le roi de France (Louis XV) instaure la noblesse en Corse. Il s'agit d'une vraie noblesse avec des titres et quelques privilèges, cependant ce n'est pas une noblesse d'ancien régime classique. En effet, depuis 1740 la monarchie cherche à se réformer et créé en Corse ce qu'elle voulait établir sur le continent. Ainsi la noblesse corse paie des impôts.
Le comte Mathieu Buttafoco est élu en 1789 aux Etats Généraux. Dès cette époque, il fait déjà partie des "noirs" c'est à dire des ultra-conservateurs ou contre-révolutionnaires. Il a d'ailleurs intégré le "Club des capucins".
La Révolution fera éclater les alliances et Mathieu Buttafoco va émigrer suivant l'armée du Comte de Provence. Il réapparaîtra en Corse au moment du Royaume Anglo-Corse (1794-1796), mais n'y trouvera pas sa place, se heurtant même à Pozzo di Borgo.
En 1802 lorsque la loi d'amnistie est signée en faveur des émigrés, on le laisse rentrer en Corse où il peut avoir une vieillesse paisible. L'immigration a laissé des traces, il est en partie ruiné. Il se bat pour obtenir la pension annuelle de 8000 livres à laquelle il pouvait prétendre, mais n'y a pas droit au prétexte qu'il avait pris les armes contre les révolutionnaires. Il faudra l'intervention bienveillante de Bonaparte pour qu'il perçoive cette pension au titre de député de l'Assemblée Constituante.
La légende noire de Mathieu Buttafoco a été enflée par la Révolution. Il a été considéré par beaucoup comme un traître au Général Pascale Paoli et à la nation Corse.
Son fils Antoine rédigera "Fragments pour servir à l'histoire de la Corse" qui est une tentative de réhabilitation de Mathieu Buttafoco.

Quatrième de couverture

Bastia : "Mathieu Buttafoco, un homme dans le siècle des Révolutions", par Ange Rovere
De Mathieu Buttafoco, on n'a retenu que deux moments : la correspondance nouée avec J. - J. Rousseau et surtout, le tombereau d'imprécations déversé en janvier 1791 par le jeune Bonaparte sur celui qui faisait, depuis 1768, figure de traite. L'homme est bien plus riche. Doté d'une vaste culture, il s'est forgé des catégories de pensée qui lui ont fait épouser tous les moments forts du Siècle des Révolutions, depuis sa complicité avec Pascal Paoli jusqu'à son rôle dans l'émigration contre-révolutionnaire. Il incarne, à sa manière, un certain visage de la Corse du XVIIIe siècle et même de son destin au siècle suivant car, avec "le Père de la Patrie", il est au centre d'un débat dont 1789 constitue la charnière.

Au fil des pages

"Matteo Buttafoco naît le 1er novembre 1731 à Vescovato, gros bourg de la riche Casinca. Cette piève (unité territoriale éclésiastique qui deviendra en 1790 le canton), située à une trentaine de kilomètres au sud de Bastia est une des plus opulentes de Corse. Entre mer et montagne elle a développé une économie agro-pastorale associant la châtaigneraie sur ses hauteurs, l'élevage, mais aussi la vigne, l'olivier et la céréaliculture sur les coteaux et la plaine littorale. Son ouverture sur l'Italie et surtout sur la ville-capitale a dynamisé les activités, et les principali, les riches familles qui dominent la société, n'ont rien à envier aux sgio du sud."

"Lorsqu'en cette fin 1764 et au début de l'année 1765 prend forme le projet de scinder le Régiment Royal Italien et de redonner son individualité au Royal Corse, Paoli consulté par Choiseul sur la nomination du colonel répond sans ambages "Je veux espérer que le choix se portera sur le dit Monsieur Buttafoco... Je peux vous assurer que l'expérience vous démontrera que cet officier est le meilleur de tous pour le service du Roi et qu'il est le plus apprécié par la Nation." Les années de compagnonnage avaient permis aux deux hommes de partager la même vision du destin de leur île placée désormais sous le regard de l'opinion publique européenne."

 
"L'anonyme officier de Picardie dont le régiment stationne en Corse en 1774 et 1777 dresse de Mathieu un portrait peu flatteur : tout occupé à vouloir tenir le premier rôle dans son île "cet homme, en jouant Pascal Paoli, avait également joué le duc de Choiseul, et sacrifié sa nation à ses intérêts". Louis Alexandre de Roux n'est guère plus amène : en garnison à Bastia il écrit à son père le 28 décembre 1773 pour dire de notre biographé que "c'est un homme intrigant et dangereux". Quelques mois plus tard il précise que "les Buttafoco sont des gens peu aimés dans ce pays. Tous les généraux qui y ont été leur ont fait sentir qu'ils ne les croyaient pas de la plus grande droiture"."
 
 
"Largement ouvert aux Lumières, appartenant au monde des élites, Matteo Buttafoco, en homme de son temps est, naturellement, profondément pénétré d'une culture classique qui va bien au-delà des écrivains et philosophes de l'Antiquité. Car le siècle, héritier des humanistes de la Renaissance, développe une réflexion appliquée à la conduite de la vie."
 
"Entre deux mondes Matteo l'est parce que nous venons d'appréhender : homme des Lumières, il appartient au versant nobiliaire de ces dernières et non pas à celles qui ouvrent sur l'avenir. Nous aurons l'occasion de voir qu'il a du Contrat social une lecture et une interprétation, partagées avec une partie de l'aristocratie, qu'il mettra au service de la contre-révolution."

"Dans le contenu des mots de patrie et de nation comme dans l'articulation Corse-France, Mathieu Buttafoco appartient à son monde. Il est à la fois Corse et Français à condition que ses deux patries se fondent dans un même système politique et social aux antipodes des principes de 1789. Son monde s'écroulant, l'identité se défait avec repli sur une corsitude en forme de sauvegarde de ses convictions, voire de ses intérêts."
 

06/06/2015

Jérôme Ferrari invité de Una Volta, Dui Mondi

Bastia : Jérôme Ferrari invité de Una Volta, Dui Mondi

 

Rédigé par Odile de Petriconi le Vendredi 5 Juin 2015 à 20:31 | Modifié le Vendredi 5 Juin 2015 - 20:49

 

 
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Les deuxièmes rencontres littéraires de Bastia "Una Volta, Dui Monti" ont débuté jeudi soir dans les jardins suspendus du Musée devant plusieurs centaines d'auditeurs. Après une présentation effectuée par Pierre Négrel (libraire) et Dominique Mattei (directrice du centre culturel), la parole était donnée à Grégoire Leménager (journaliste à l'Obs") qui avait pour mission de mener le débat avec Jérôme Ferrari (écrivain, philosophe, traducteur, enseignant...)

 

Bastia : Jérôme Ferrari invité de Una Volta, Dui Mondi
Jérôme Ferrari, venait surtout présenter son dernier roman sorti en mars 2015, "Le Principe" consacré au savant allemand Werner Heisenberg (1901-1976), découvreur du "principe d'incertitude" à 26 ans,  à l'origine de la mécanique quantique, mais aussi de la bombe atomique. Scientifique de génie, Heisenberg a reçu le prix Nobel en 1932. Le troisième Reich l'a embauché, il a accepté pour des raisons troubles et a participé au projet Uranium qui avait pour but l'invention de la bombe atomique.

A l'arrivée du nazisme au pouvoir, Werner Heisenberg n'a pas quitté l'Allemagne. Cet homme n'était pas nazi et pas non plus antisémite, il éprouvait en outre un profond attachement pour son pays. Parmi les historiens certains pensent qu'il n'avait aucune conscience politique, ni aucune conscience morale. D'autres sont persuadés qu'il a volontairement travaillé sur le projet Uranium pour le faire échouer. En fait sa passion pour la science l'a aveuglé. Et le projet Uranium pour la construction de la bombe atomique s'est révélé, trop long, trop cher, trop compliqué à mettre en oeuvre et a finalement été enterré. Dans la course à l'armement nucléaire ce sont finalement les américains qui devancent les allemands avec le résultat que l'on connaît à Hiroshima et Nagasaki. Les américains persuadés que les allemands étaient très en avance dans l'élaboration de la bombe atomique, s'étaient hâtés de la produire.

Et les bombardements sur le Japon, par l'armée américaine, ont lieu alors que Werner Heisenberg et neuf autres physiciens allemands, soupçonnés d'avoir travaillé sur le programme nazi de bombe atomique, étaient détenus, en 1945 pendant 8 mois, dans le manoir "Farm Hall" à Godmanchester près de Cambridge. Cette maison était truffée de micros et les conversations des scientifiques enregistrées à leur insu. Ces écoutes n'ont pas été concluantes et leur résultat a été tenu secret jusqu'en 1993. Pour la rédaction de ce roman Jérôme Ferrari s'est rendu en Allemagne car il a toujours besoin d'une connaissance intime des lieux lorsqu'il rédige un ouvrage. Les pages les plus difficiles à écrire ont été celles où il fait part de notes techniques de physique. Cependant l'auteur s'intéresse depuis ses études de philosophie à la physique quantique et avait déjà abordé ce thème dans "Aleph Zéro" édité chez Albiana. Dans ce roman, "Le Principe" construit en quatre parties (position, vitesse, énergie, temps), Jérôme Ferrari ne cache pas l'empathie qu'il ressent pour Werner Heisenberg.

Le personnage l'intéresse entre-autre, par son côté romanesque et pour son mysticisme. Le manuscrit a été traduit en allemand par l'éditeur en Allemagne, qui est aussi le traducteur, et est sorti en librairie une semaine avant la sortie du livre en France.

 

Quatrième de couverture
Fasciné par la figure du physicien allemand Werner Heisenberg (1901-1976), fondateur de la mécanique quantique, inventeur du célèbre "principe d'incertitude" et Prix Nobel de physique en 1932, un jeune aspirant-philosophe désenchanté s'efforce, à l'aube du XXIe siècle, de considérer l'incomplétude de sa propre existence à l'aune des travaux et de la destinée de cet exceptionnel homme de sciences qui incarne pour lui la rencontre du langage scientifique et de la poésie, lesquels, chacun à leur manière, en ouvrant la voie au scandale de l'inédit, dessillent les yeux sur le monde pour en révéler la mystérieuse beauté que ne cessent de confisquer le matérialisme à l'œuvre dans l'Histoire des hommes.


Extrait 
"Ils voulaient comprendre, regarder un instant par-dessus l'épaule de Dieu.
La beauté de leur projet leur semblait la plus haute qu'on pût concevoir.
Ils étaient arrivés là où le langage a ses limites, ils avaient exploré un domaine si radicalement étrange qu'on ne peut l'évoquer que par métaphores ou dans l'abstraction d'une parole mathématique qui n'est, au fond, elle aussi, qu'une métaphore.
Ils devaient sans cesse réinventer ce que signifie "comprendre".
Les connaissances qu'ils vénéraient ont servi à mettre au point une arme si puissante qu'elle n'est plus une arme, mais une figure sacrée de l'apocalypse.
Ils en ont été les oracles et les esclaves."