15/04/2015

"Les maîtres de chant" de Marie Ferranti

 

Dernièrement Marie Ferranti était l'invitée de la bibliothèque Tommaso Prelà, où en présence de Christian Peri (conservateur des bibliothèques), de Linda Piazza (bibliothécaire) et Marie-Jean Vinciguerra (écrivain, animateur du débat), elle a présenté sa dernière oeuvre "Les maîtres de chant".

 

Marie Ferranti présente "Les maîtres de chant"
Marie Ferranti déclare que le chant à toujours fait partie de sa vie. Elle est donc au coeur du sujet avec ce livre dans lequel elle s'intéresse à la polyphonie corse, et à travers cet art plus particulièrement à Petru Guelfucci et I Campagnoli, qu'elle a suivis pendant plusieurs mois.
Petru Guelfucci, elle l'a rencontré chaque mercredi, à l'église Saint-Roch de Bastia où il animait un atelier de chant avec des jeunes gens dans le cadre de l'association "Cantu in paghjella", leur apprenant la polyphonie corse mais aussi des chants religieux en latin (messe des vivants, messe des morts, sanctus, kyrie...).
Le groupe I Campagnoli, elle l'a accompagné dans ses tournées à travers toute la Corse, assistant fréquemment aux répétitions, découvrant ou redécouvrant aussi des lieux de culte du Nord au Sud de l'île (cathédrale du Nebbio, église grecque de Cargèse, chapelle de Sainte-Lucie de Porto Vecchio...) préparant avec eux la belle aventure de Cors'Odissea, dont un concert du groupe précédé d'une exposition d'art contemporain, ont enchanté le public bastiais à la fin septembre dernier, en ouverture de la saison théâtrale.

Un récit comme un "mille-feuille"

Marie Ferranti présente "Les maîtres de chant"
D'abord reconnue comme romancière, Marie Ferranti a amorcé un virage en écrivant "Une haine de Corse"; elle a persisté dans cette voie, en publiant la chronique "Marguerite et les grenouilles", et avec ce troisième ouvrage "Les maîtres de chant", récit qu'elle définit comme un "mille-feuille" l'écrivain persiste et signe!
Cette oeuvre est un livre improbable, qu'elle ne s'attendait pas vraiment à écrire. Un livre bilingue écrit en corse et en français, qui fut rédigé très vite et où Marie Ferranti ose se dévoiler, mais se raconte toujours brièvement avec pudeur et authenticité. Ce récit se déguste comme un roman, il est captivant.


On n'y trouve aucune longueur, aucun snobisme littéraire. Tout sonne juste. C'est un beau livre dédié à l'amitié et aux arts. Oui, aux arts, car même si la musique domine ici, elle laisse la place aussi à la poésie, à la littérature, aux arts plastiques. Il ne pouvait pas en être autrement.
Tout d'abord, avant d'être écrivain Marie Ferranti est une grande lectrice imprégnée par la lecture de génies de la poésie (Baudelaire, Aragon, Lorca...) à qui elle ne pouvait que rendre hommage. Par ailleurs, au fil de ses pérégrinations l'auteure a découvert que la Corse regorgeait, dans tous les domaines, de talents connus ou en devenir. Le lecteur a plaisir à l'entendre évoquer des écrivains contemporains tels que Jacques Fusina, Jacques Thiers ou Jean-Claude Rogliano, les plasticiens Jean-Paul Pancrazi, Ange Leccia, mais aussi les musiciens, Jean-Paul Poletti ou le mythique groupe Canta U Populu Corsu...



Ce livre ce sont aussi des impressions, des senteurs, des parfums, des goûts, des sons. Tous les sens sont en éveil. La mélancolie est présente aussi avec des souvenirs d'enfance (chants de bergers, grand-mère qui pique à la machine, préparation des migliacciolli...). Marie Ferranti, en guide fidèle et précise, nous invite a regarder ce que nous ne voyons plus... Ainsi, elle nous fait revisiter des lieux, l'église Saint-Roch, que nous bastiais fréquentons souvent par obligation lors de funérailles, dans ces moments là, nous n'admirons pas le style baroque de cet édifice, son Saint-Sébastien, joyau du XVIIIe siècle, ses murs tendus de damas rouge... mais aussi la route départementale 82 qui conduit du col de Teghime jusqu'à Bastia en passant par Suerta et Saint-Antoine... Marie Ferranti, avec ce récit très élégant, et d'une grande honnêteté, est un peintre des mots, un peintre impressionniste ou pointilliste appliquant des touches de couleurs légères mais précises. Ce livre "mille-feuille" est un rendez-vous de l'Art dans ce qu'il a de plus beau, de plus noble.


Marie Ferranti multiplie les références littéraires citant souvent de grands maîtres de la poésie des siècles passés, et rendant aussi hommage à Federico Garcia Lorca : "Quand j'avais dix-sept ou dix-huit ans, je vénérais Federico Garcia Lorca. A mes yeux, il figurait parmi les écrivains de légende : Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Breton, Apollinaire, Artaud. Sa mort terrible - il fut fusillé en 1936 par les affidés de Franco - l'auréolait d'une gloire tragique indépassable. Je l'aimais." Marie Ferranti rend hommage à Federico Garcia Lorca par la poésie "LE DUENDE" (page 86) :

"Le silence suivit son chant
Ce n'était pas ses amis
Ou sa famille
C'était des connaisseurs
Venus de toute l'île
Pour l'écouter
Il y avait Petru le berger
Qui restait la bouche close
Ghjacumu le poète
Qui portait une bague bleue
A l'annulaire
Maria
Enveloppée dans un châle
De soie verte et bruissante
Et Paulu
Qui est à moitié gitan
Avait les mains posées à plat
Sur la table"
(...)

Des considérations sur l'Art et son devenir, sans langue de bois

En femme de son temps, écrivaine, artiste, amoureuse des arts et lettres, Marie Ferranti ne peut que réfléchir sur le statut de l'artiste et son devenir.

"L'artiste n'est pas au-dessus du monde. Il est le monde. Il doit nous faire rêver, pas nous embrigader."

"Les écrivains ne sont pas des rêveurs. Comme ils ne voient pas la même chose que les autres, on les range dans cette catégorie par commodité. On ne les comprend pas pour cette raison même et l'on s'aperçoit après leur mort qu'ils avaient saisi l'essence de leur époque avant tout le monde. C'est la règle de l'art."

"Rien n'a changé. Les artistes corses ont toujours autant de difficultés pour exister, transmettre, créer. Ils sont soumis à des aides publiques qui tardent ou sont refusées. Par ces temps de crise, derrière laquelle il est aussi confortable de se réfugier, tout semble plus important que la culture. Il sera trop tard sans doute pour s'apercevoir que rien n'est plus essentiel." Marie Ferranti est contrainte de faire cet amer constat, en apprenant que les ateliers de Canta in paghjella, dont Petru Guelfucci était le maître, privés de subventions ont du cesser leurs activités.


Comment les éditions Gallimard ont-elles accepté ce projet?
Il est vrai que ce livre bilingue corse-français aurait pu poser un problème tant il pouvait passer pour un acte politique voire nationaliste. Après lecture de ce récit, l'éditeur, Antoine Gallimard s'est précipité pour acheter des albums de polyphonie corse, il avait été conquis!  
Cors'Odissea est le prolongement de ce livre et Antoine Gallimard accepte de participer au projet. La maison d'édition s'est donc impliquée au-delà du livre. C'est une belle avancée, mais le partenariat est très compliqué à mettre en place pour l'instant en Corse.

Quatrième de couverture

"L'art poétique des polyphonies corses, connu de moi dès l'enfance, m'a portée à aimer le baroque, Ovide, le chant grégorien, les sonnets de Shakespeare, l'expression du désir anéanti, du désastre, de la langue perdue, Giotto, Piero della Francesca, la couleur terre de Sienne, les gisants napolitains, l'Iliade d'Homère, les messes des morts, le Miserere d'Allegri, les lamenti, la profonde solitude, Les Regrets de Du Bellay, l'amitié de haute valeur, la révolte, le vertige du ressassement et, par-dessus tout, l'instinct artistique."
Né d'une pérégrination dans divers lieux de concerts de l'île et d'une réflexion sur la musique et sur l'art, ce récit nous invite à une flânerie chaleureuse dans l'imaginaire corse, qui touchera les amateurs de musique, au-delà des aficionados de la polyphonie insulaire.

Marie Ferranti

Marie Ferranti, romancière et essayiste, a déjà publié dix ouvrages aux Editions Gallimard, dont plusieurs ont été récompensés par des prix  prestigieux :

- 1995, "Les femmes de San Stefano", roman. Prix François Mauriac de l'Académie française
- 1999, "La chambre des défunts", roman
- 2000, "La fuite aux Agriates", roman
- 2002, "Le paradoxe de l'ordre"
- 2002, "La princesse de Mantoue", roman. Grand Prix du roman de l'Académie française 2002
- 2004, "La chasse de nuit", roman
- 2006, "Lucie de Syracuse", roman
- 2008, "La Cadillac des Montadori", roman
- 2012, "Une haine de Corse", histoire véridique de Napoléon Bonaparte et de Charles-André Pozzo di Borgo. Prix du livre corse, prix du Mémorial de la ville d'Ajaccio.
- 2013, "Marguerite et les grenouilles"
- 2014, "Les maîtres de chant", récit