17/04/2015

Una Volta et Dui Mondi reçoivent Douglas Kennedy

Une brise légère soufflait jeudi en ce début de soirée dans le jardin du Musée de Bastia apportant un peu de fraîcheur aux nombreux admirateurs de Douglas Kennedy, rassemblés pour assister au débat mené par Sébastien Bonifay.

 

Una Volta et Dui Mondi reçoivent Douglas Kennedy
"Le roman est un mariage, la nouvelle n'est qu'une liaison, ou une petite aventure..."
"L'écrivain américain le plus lu hors des Etats-Unis" (selon Time Magazine) est arrivé très détendu, le regard protégé par des verres teintés. Il était de toute évidence content de se trouver dans ce magnifique jardin, et heureux de ce second voyage en Corse. Selon ses dires d'ailleurs on apprécie toujours davantage un deuxième séjour dans une ville, une région, un pays... Des pays, il en a visité beaucoup cet écrivain voyageur, pas moins de 56 pour être exact. Et s'il vit maintenant entre New-York et l'état du Maine, où il a acheté une maison en 2007, il aura passé de très nombreuses années en Europe, où il revient très régulièrement. Il parle d'ailleurs parfaitement plusieurs langues européennes dont l'allemand et le français. Ce qui fait que l'interview n'exigeait pas de traducteur.

Douglas Kennedy est l'auteur de 16 livres, dont 15 romans. Chaque roman lui prend 2 ans de sa vie. Douglas Kennedy explique que le roman en quelque sorte est un mariage, alors que la nouvelle n'est qu'une liaison ou une petite aventure... Son dernier ouvrage édité par Belfond dans le courant 2014 "Murmurer à l'oreille des femmes" est un recueil de nouvelles. Contrairement à la France, il existe une grande tradition de la nouvelle aux Etats-Unis, où elle n'apparaît absolument pas comme un genre mineur et est au contraire très appréciée des lecteurs... Lecteurs? Plutôt lectrices, car Douglas Kennedy a longtemps été présenté comme le maître du roman pour femmes... Il remarquait d'ailleurs que dans le jardin du Musée le public était constitué en grande majorité de lectrices. Lectrices aussi car selon les statistiques ce sont les femmes qui lisent et cela dans tous les pays et sur tous les continents! Il n'a jamais écrit de roman autobiographique, mais dans "Murmurer à l'oreille des femmes", "Guerre froide" est une nouvelle en partie autobiographique qu'il a écrite en 3 jours au cours d'un salon du livre et qui lui avait été commandée par une journaliste de la BBC.
Douglas Kennedy a terminé il y a quelques jours son 17 ème livre qui se trouve maintenant entre les mains de ses éditeurs. L'action de ce roman se déroule au Maroc. Aucun des romans de Douglas Kennedy n'est identique.


Un écrivain qui se nourrit de ses lectures
Douglas Kennedy est un très grand admirateur de Georges Simenon et de Gustave Flaubert, deux écrivains diamétralement opposés. Georges Simenon étant réputé pour écrire très vite, et Flaubert lui ciselant ses phrases, s'attardant sur ses manuscrits.
Douglas Kennedy s'impose quant à lui un rythme d'écriture. Il se force à écrire entre 500 et 1000 mots par jour. Il lit beaucoup aussi, et dit qu'il se nourrit de ses lectures et de ce qui l'entoure. Pour lui un écrivain est une éponge, qui absorbe tout ce qui est à sa portée. Il peut écrire partout et dans toutes les conditions, dans un taxi, dans le métro, en voyage... Ce qui importe plus que tout c'est la discipline et elle est primordiale dans le travail. Il écrit ce qu'il veut écrire, utilisant un mélange littéraire et populaire et dit qu'il n'a jamais eu une démarche commerciale dans son écriture. Il traverse souvent des crises, et ces crises sont nécessaires car elles font partie du processus créatif. En tant qu'écrivain il ne peut que diriger ses personnages, mais en tant qu'homme bien sûr il n'a pas l'ambition de contrôler le monde. Célèbre dans le monde entier et ayant vendu plusieurs millions d'exemplaires de ses livres, il reste prudent et dit que "le succès est un vernis très fragile".

A l'issue de cette rencontre avec son public bastiais, Douglas Kennedy s'est prêté de très bonne grâce à la traditionnelle cérémonie de dédicace de ses livres. Une foule compacte et fébrile se pressait devant sa table installée sous les ombrages.

Olivier Rolin invité par la librairie "Les deux mondes"

 

Samedi après-midi, en présence de Pierre Négrel, libraire, Olivier Rolin rencontrait ses lecteurs pour présenter son dernier livre "Le météorologue" mi-roman mi-biographie, racontant le destin tragique d'Alexei Feodossévitch Vangengheim, directeur du service hydro-météorologique de l'URSS arrêté le 8 janvier 1934 par la police politique soviétique, sans doute après la dénonciation d'un de ses adjoints, et accusé parce qu'il aurait "saboté" le service dont il était le responsable.

 

Olivier Rolin invité par la librairie "Les deux mondes"
Il sera condamné à dix ans de travaux forcés et interné dans un ancien monastère orthodoxe devenu le premier camp du goulag dans l'archipel des Solovki dans la mer Blanche, tout près du cercle polaire. En 1934, il y avait encore une vie intellectuelle à Solovki, et notamment une bibliothèque, mais le temps passant les interdits se multiplient et les conditions d'internement vont progressivement se détériorer. En 1937, commence l'époque de la "grande terreur" organisée par le régime stalinien qui définit un quota de gens à éliminer, région par région. Il y aura des millions de déportés, dont des femmes, et 750 000 exécutés en 16 mois. Alexei Feodossévitch Vangengheim  sera l'une des victimes du régime, il meurt dans une forêt de Carélie, en novembre 1937. Ces exécutions étaient tenues secrètes ainsi que les lieux où elles étaient perpétrées, la femme d'Alexei Feodossévitch Vangengheim n'apprendra officiellement sa mort que 19 ans après son exécution. Il sera alors réhabilité.

"Le météorologue", quatrième de couverture

"Son domaine c'était les nuages. Sur toute l'étendue immense de l'URSS, les avions avaient besoin de ses prévisions pour atterrir, les navires pour se frayer un chemin à travers les glaces, les tracteurs pour labourer les terres noires. Dans la conquête de l'espace commençante, ses instruments sondaient la stratosphère, il rêvait de domestiquer l'énergie des vents et du soleil, il croyait "construire le socialisme", jusqu'au jour de 1934 où il fut arrêté comme "saboteur". A partir de cette date sa vie, celle d'une victime parmi des millions d'autres de la terreur stalinienne, fut une descente aux enfers.
Pendant ses années de camp, et jusqu'à la veille de sa mort atroce, il envoyait à sa toute jeune fille, Eléonora, des dessins, des herbiers, des devinettes. C'est la découverte de cette correspondance adressée à une enfant qu'il ne reverrait pas qui m'a décidé à enquêter sur le destin d'Alexei Feodossévitch Vangengheim, le météorologue. Mais aussi la conviction que ces histoires d'un autre temps, d'un autre pays, ne sont pas lointains comme on pourrait le penser : le triomphe mondial du capitalisme ne s'expliquerait pas sans la fin terrible de l'espérance révolutionnaire." Olivier Rolin - Le Météorologue - Editions du Seuil, collection Fictions et Cie, paru le 11 septembre 2014.

A propos de son livre "Le météorologue", Olivier Rolin déclare ne pas être un admirateur de l'Union Soviétique. Toutefois, il est fasciné depuis son enfance par l'immensité du pays (1/6e de la taille du globe), par le Transibérien, la littérature russe, la langue. A cause de son attirance historique et géographique pour ce pays il s'y rend souvent. C'est au cours d'un passage à Solovki qu'il a entendu parler pour la première fois d'Alexei Feodossévitch Vangengheim, qui pendant son internement au goulag avait envoyé une importante correspondance à sa fille âgée de 4 ans, des dessins, un herbier...
Tout naturellement l'auteur s'est intéressé au destin de cet homme, communiste convaincu, qui dans sa profession était un précurseur qui imaginait la mondialisation de la météorologie et était détenteur d'idées utopiques souvent très belles. De là Olivier Rolin a envisagé l'écriture de ce livre sur le pays de la grande espérance révolutionnaire, avec l'engrenage des purges staliniennes au cours de la fin des années 1930, au travers de cet homme à la destinée hors du commun. Alexei Feodossévitch Vangengheim n'était pas un homme extraordinaire, mais il n'a jamais compris pourquoi il avait été arrêté, condamné et envoyé au goulag. Il a adressé quantité de courriers protestant de son innocence, a réalisé des mosaïques à la gloire de Staline et jusqu'à ses derniers jours a gardé une foi presque religieuse dans le régime.
Olivier Rolin s'est plié à des recherches méticuleuses et rigoureuses. Il cite un ouvrage où il a puisé des renseignements de tout premier ordre "L'ivrogne et la marchande de fleurs - Autopsie d'un meurtre de masse (1937 - 1938)" de Nicolas Werth.
"Le météorologue" mêle l'horreur et la noirceur avec la description du régime stalinien et de ses purges, mais aussi de la fraîcheur et de la poésie avec les correspondances adressées à une toute petite fille. Avec d'un côté une inscription que l'on peut lire sur un charnier de Carélie où ont eu lieu les exécutions : "Hommes ne vous tuez pas les uns les autres!" et de l'autre côté, un herbier, des dessins et des jeux pour apprendre à compter destinés à Eléonora.
Un livre très fort et émouvant, et aussi un témoignage historique d'importance, qu'Olivier Rolin nous a donné envie de découvrir.

Olivier Rolin en quelques lignes

Olivier Rolin est écrivain depuis les années 1980. Il est l'auteur de romans, de récits géographiques et d'essais. Il est diplômé de l'Ecole Normale Supérieure en Lettres et en Philosophie. Il a collaboré pendant un temps, en qualité de journaliste, à "Libération" et au "Nouvel Observateur".
Il a obtenu le prix Femina pour "Port-Soudan" en 1994 et le prix France Culture pour "Tigre en papier" en 2003. Il a signé une dizaine de romans parmi lesquels on peut citer : "Phénomène futur", "L'invention du monde", "Méroé", "Suite à l'hôtel Chrystal", "Un chasseur de lion"..., et le dernier en date "Le météorologue".

Remise du Prix Ulysse du premier roman à Georgia Makhlouf

 

Vendredi en fin d'après-midi, dans la salle des congrès du théâtre, Michèle Chailley-Pompei et Martine Cometto recevaient Georgia Makhlouf venue présenter son roman "Les absents" pour lequel elle est lauréate du Prix Ulysse décerné dans le cadre du festival Arte Mare. La comédienne Marie-Joséphine Susini (Zouzou) a lu pour le plus grand plaisir du public, des extraits de ce très beau livre.

 

Bastia : Remise du Prix Ulysse du premier roman à Georgia Makhlouf
Martine Cometto a précisé que la compétition avait été féroce car les livres pré-sélectionnés étaient tous de très grande qualité. Ce roman "Les absents" a été récompensé et pour son fond et pour sa forme qui est très originale et inhabituelle. La narratrice retrouve des carnets d'adresses et à partir de là lui  reviennent en mémoire des souvenirs, des histoires, des galeries de portraits. Une partie du livre concerne le Liban et l'autre partie est consacrée à Paris.
Georgia Makhlouf a tenu à dire que ce livre est vraiment un roman et pas une autobiographie. C'est réellement un travail de fiction qui est inspiré d'un matériau autobiographique. Beaucoup de gens peuvent se reconnaître au travers des pages car tout est vrai. Pour résumer, on pourrait dire que ce livre est "l'autobiographie d'une génération". Génération très particulière car elle est celle des gens qui étaient adolescents pendant la guerre du Liban. Ce qui fait que nombreux sont ceux qui se retrouvent dans ce livre.
Michèle Chailley-Pompei constate qu'au début du roman on voit apparaître une société libanaise qui semble assez frivole et bourgeoise. Ce à quoi, Georgia Makhlouf répond, qu'il s'agissait en fait d'une société qui n'était pas préparée à être entraînée dans une spirale de violence. Lorsque la guerre civile s'est abattue brutalement sur le Liban, tout le monde a été dépassé. Les familles libanaises connaissaient une certaine douceur de vivre et la prospérité jusqu'en 1975.
Dans ce roman on retrouve des drames, mais aussi des situations où l'humour est présent, surtout d'ailleurs dans la partie consacrée à Paris. Le lecteur est aussi confronté à l'exil. La narratrice se retrouve même exilée dans son propre pays, le Liban, après la mort de la petite bonne de la famille (Saydé), et est après exilée de fait à Paris où pourtant elle pensait que l'intégration serait aisée tant elle était proche de la culture française, maitrisant d'ailleurs un français parfait qu'elle parle sans le moindre accent.  Au Liban, elle subit la guerre civile et à Paris elle est confrontée à une guerre administrative.
Un livre fort, mené par une narratrice très nostalgique. Un roman que les différentes intervenantes de vendredi ont su faire apprécier au public. Un livre qui a été très bien présenté par son auteure. Un beau texte à découvrir c'est certain et un roman qui mérite bien d'être distingué.


"Les absents", quatrième de couverture
"Entre Beyrouth et Paris, la narratrice nous livre le récit d'une vie commencée sous les auspices d'une enfance heureuse, avant d'être brutalement brisée par la guerre et l'exil. Elle le fait à travers les portraits de ceux qu'elle nomme "Les absents", personnages qui ont croisé son parcours à différents moments et ont disparu. Leurs noms ont figuré un temps dans un carnet d'adresses , puis ont été biffés ou effacés au gré des circonstances, des brouilles, des disputes, des changements d'itinéraire, des décès.
On s'aperçoit au fil des pages que ces portraits entretissés, toujours vivaces et précis, dessinent au négatif l'image volatile de celle qui les brosse, hantée par une absence à soi qui se nourrit des vertiges de la mémoire.
Car loin de toute confession anecdotique, c'est bien du lien ténu entre les êtres, à la fois incarné et immatériel, dont nous parle ce roman qui défie les lois admises de l'autobiographie."
Editions Payot & Rivages

Un extrait lu par Marie-Joséphine Susini

Bastia : Remise du Prix Ulysse du premier roman à Georgia Makhlouf
SAYDE : "D'elle, je ne peux pas parler. Les années ont passé mais le silence, le noeud à l'estomac, la voix qui s'étrangle, tout cela qui est la trace en moi de sa disparition est resté intact et les mots pour l'évoquer ne sont jamais revenus. Son absence a laissé de grands trous noirs dans mes souvenirs, puis le temps a passé, une couche de poussière s'est formée, s'est épaissie dans les coins, a estompé les reliefs et remplacé la douleur par une forme d'insensibilité à certains stimuli, comme lorsqu'un membre est durablement anesthésié. Une zone de ma mémoire dont le contour reste flou est frappée d'amnésie, amnésie que je sais fragile et vers laquelle je ne cherche que rarement à m'aventurer.
D'elle, je ne peux pas parler mais il m'arrive encore de me réveiller en sursaut la nuit parce que je la vois à côté de moi. (...)
D'elle, je ne sais pas parler. Son départ a laissé dans mes murs criblés la trace d'éclats de balles, et ces murs, témoins muets d'un drame sur lequel je n'ai jamais mis de mots, sont en ruine pour toujours..."

Georgia Makhlouf en bref

eorgia Makhlouf  est l'auteur de plusieurs ouvrages : "Les hommes debout, dialogue avec les Phéniciens", "Eclats de mémoire, Beyrouth", "Les grandes religions", "Les écouter écrire", "Le goût de l'Orient".
Elle a également écrit des poèmes et des textes pour la jeunesse.
"Les absents" qui est son premier roman a été couronné par le Prix Senghor, le 24 octobre 2014, lors du Salon de la Plume Noire, et maintenant par le Prix Ulysse dans le cadre du Festival Arte Mare.
Correspondante à Paris de l'Orient Littéraire, Georgia Makhlouf a également rédigé des chroniques pour le Magazine Littéraire. Elle est membre fondateur et présidente de Kitabat, association libanaise pour le développement des ateliers d'écriture.
Elle partage sa vie entre Paris et Beyrouth